{"id":1315,"date":"2012-10-23T08:46:42","date_gmt":"2012-10-23T08:46:42","guid":{"rendered":"https:\/\/libreduc.cc\/blog\/astuce\/?p=1315"},"modified":"2012-10-23T08:46:42","modified_gmt":"2012-10-23T08:46:42","slug":"loccultation-de-la-technique-dans-lenseignement-francais","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/libreduc.cc\/blog\/astuce\/2012\/10\/23\/loccultation-de-la-technique-dans-lenseignement-francais\/","title":{"rendered":"L\u2019occultation de la technique dans l\u2019enseignement fran\u00e7ais"},"content":{"rendered":"<p><small>D&eacute;mocratisation scolaire, mardi 19 juin 2012, par <a href=\"http:\/\/www.democratisation-scolaire.fr\/spip.php?auteur39\">Yves-Claude Lequin<\/a><\/small><\/p>\n<div class=\"chapo\"><strong>Quel enseignement technologique assurer dans le tronc commun d&rsquo;une &eacute;cole d&eacute;mocratique&nbsp;? Cette introduction d&rsquo;Yves-Claude Lequin &agrave; l&rsquo;histoire du non enseignement de la technique en France est une premi&egrave;re contribution du GRDS sur cette question. Elle sera tr&egrave;s prochainement compl&eacute;t&eacute;e par un texte de propositions concernant sa prise en charge par l&rsquo;&eacute;cole commune, ainsi que par des contributions d&rsquo;Yves Baunay et Isabelle Harl&eacute;.<\/strong><\/div>\n<div class=\"texte\">\n<p class=\"spip\">Centrale pour l&rsquo;humain, la technique est marginale &agrave; l&rsquo;&eacute;cole. Pourquoi&nbsp;? Comment r&eacute;orienter l&rsquo;&eacute;cole&nbsp;? L&rsquo;&eacute;cole r&eacute;publicaine et la place qu&rsquo;elle accorde &agrave; la technique r&eacute;sultent d&rsquo;un processus long, contradictoire, souvent remis en chantier, associ&eacute; plus particuli&egrave;rement &agrave; trois temps forts&nbsp;:<\/p>\n<p class=\"spip\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" alt=\"-\" height=\"11\" src=\"http:\/\/www.democratisation-scolaire.fr\/local\/cache-vignettes\/L8xH11\/puce-68c92.gif\" style=\"height:11px;width:8px;\" width=\"8\" \/>&nbsp;La R&eacute;volution fran&ccedil;aise, ses suites et contrecoups (jusqu&rsquo;en 1819)&nbsp;;<\/p>\n<p class=\"spip\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" alt=\"-\" height=\"11\" src=\"http:\/\/www.democratisation-scolaire.fr\/local\/cache-vignettes\/L8xH11\/puce-68c92.gif\" style=\"height:11px;width:8px;\" width=\"8\" \/>&nbsp;La refondation de la R&eacute;publique (la 3&egrave;me) apr&egrave;s 1870, dans le prolongement et en rupture avec la Commune de Paris de 1871.<\/p>\n<p class=\"spip\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" alt=\"-\" height=\"11\" src=\"http:\/\/www.democratisation-scolaire.fr\/local\/cache-vignettes\/L8xH11\/puce-68c92.gif\" style=\"height:11px;width:8px;\" width=\"8\" \/>&nbsp;Avec des tentatives (souvent inabouties) de r&eacute;forme depuis la Second Guerre mondiale.<\/p>\n<p class=\"spip\">Fondamentale pour l&rsquo;&ecirc;tre humain et pour l&rsquo;&eacute;volution de l&rsquo;esp&egrave;ce humaine, la technique fut &eacute;vinc&eacute;e des universit&eacute;s m&eacute;di&eacute;vales, qui ignoraient d&eacute;lib&eacute;r&eacute;ment le &laquo;&nbsp;savoir des chantiers&nbsp;&raquo; (Roger Bacon), et des coll&egrave;ges de l&rsquo;Ancien R&eacute;gime&nbsp;; la connaissance et la compr&eacute;hension des techniques n&rsquo;&eacute;tait assur&eacute;e que par les organisations de m&eacute;tiers et les communaut&eacute;s rurales. Au temps des Lumi&egrave;res, ce savoir des arts et m&eacute;tiers fut mis en valeur par Rousseau (&laquo;&nbsp;Je veux absolument qu&rsquo;Emile apprenne un m&eacute;tier (&hellip;) un m&eacute;tier qui p&ucirc;t servir &agrave; Robinson dans son &icirc;le&nbsp;&raquo; ou par Diderot, qui en souligne &agrave; la fois le caract&egrave;re vital et la valeur p&eacute;dagogique&nbsp;: &laquo;&nbsp;En g&eacute;n&eacute;ral dans l&rsquo;&eacute;tablissement des &eacute;coles, on a donn&eacute; trop d&rsquo;importance &agrave; l&rsquo;&eacute;tude des mots&nbsp;; il faut lui substituer aujourd&rsquo;hui l&rsquo;&eacute;tude des choses (&hellip;) on devrait donner dans les &eacute;coles une id&eacute;e de toutes les connaissances n&eacute;cessaires &agrave; un citoyen, depuis la l&eacute;gislation jusqu&rsquo;aux arts m&eacute;caniques, qui ont tant contribu&eacute; aux avantages et aux agr&eacute;ments de la soci&eacute;t&eacute; (&hellip;) D&rsquo;ailleurs, il y a dans les arts m&eacute;caniques les plus communs un raisonnement si juste, si compliqu&eacute;, et cependant si lumineux, qu&rsquo;on ne peut assez admirer le profondeur de la raison et du g&eacute;nie humain, lorsque tant de sciences plus &eacute;lev&eacute;es ne servent qu&rsquo;&agrave; d&eacute;montrer l&rsquo;absurdit&eacute; de l&rsquo;esprit humain.&nbsp;&raquo; (1776, Plan d&rsquo;une Universit&eacute;). Cependant notre syst&egrave;me scolaire du 21&egrave;me si&egrave;cle enseigne davantage Voltaire (oppos&eacute; &agrave; une &eacute;cole pour tous) que Diderot, qui pilota une &eacute;tude syst&eacute;matique des m&eacute;tiers de son temps (plus de 2500 planches techniques dans l&rsquo;Encyclop&eacute;die). Ce qui aurait pu &ecirc;tre le grand tournant de la culture fran&ccedil;aise reste refoul&eacute; aux lisi&egrave;res de l&rsquo;inconscient collectif.<\/p>\n<p>\t<!--more--><\/p>\n<h3 class=\"spip\">La technique a-t-elle droit de cit&eacute; en France&nbsp;?<\/h3>\n<p class=\"spip\">La France pr&eacute;sente plusieurs caract&eacute;ristiques, qui sont g&eacute;n&eacute;ralement singuli&egrave;res en Europe.<\/p>\n<p class=\"spip\"><strong class=\"spip\">Une culture g&eacute;n&eacute;rale &agrave; faible teneur technique<\/strong><\/p>\n<p class=\"spip\">Il suffit de faire le tour des programmes scolaires et universitaires pour mesurer la place insignifiante accord&eacute;e &agrave; la culture technique, et &ndash; lorsque c&rsquo;est la cas &ndash; le discr&eacute;dit auquel elle est g&eacute;n&eacute;ralement vou&eacute;e, hors du champ des lettres et des sciences. C&ocirc;t&eacute; philo, Alain, livre de chevet de l&rsquo;&eacute;cole r&eacute;publicaine, n&rsquo;h&eacute;site pas &agrave; qualifier la technique de &laquo;&nbsp;pens&eacute;e qui craint la pens&eacute;e&nbsp;&raquo; et de &laquo;&nbsp;terrible promesse d&lsquo;esclavage&nbsp;&raquo; (Propos sur l&rsquo;&eacute;ducation, 1932). Au verso, l&rsquo;acad&eacute;micien des sciences H. Le Chatelier veut remplacer &laquo;&nbsp;l&rsquo;enseignement technologique&nbsp;&raquo; par celui de &laquo;&nbsp;la science industrielle&nbsp;&raquo; (1936). L&rsquo;&eacute;cole fran&ccedil;aise reste platonicienne, la technologie y est marginalis&eacute;e, contrairement aux Realschulen d&rsquo;Europe germanique ou scandinave.<\/p>\n<p class=\"spip\"><strong class=\"spip\">Deux si&egrave;cles d&rsquo;industrie sans enseignement technique public<\/strong><\/p>\n<p class=\"spip\">La France pr&eacute;sente parall&egrave;lement la singularit&eacute; suivante&nbsp;: depuis le 18&egrave;me si&egrave;cle l&rsquo;industrie s&rsquo;y est d&eacute;velopp&eacute;e sans enseignement technique public&hellip;.jusqu&rsquo;en 1945. Elle connut certes quelques petites &eacute;coles techniques mais, pour l&rsquo;essentiel, se borna longtemps &agrave; puiser dans les qualifications rurales pour faire tourner les usines, et plus tard &agrave; instituer des &eacute;coles &laquo;&nbsp;pratiques&nbsp;&raquo; ou des cours professionnels &eacute;troitement sp&eacute;cialis&eacute;s, sans vision g&eacute;n&eacute;rale ni th&eacute;orie (fin 19&egrave;me)&nbsp;: selon la formule de Marx, elle r&eacute;serva &laquo;&nbsp;l&rsquo;ombre de l&rsquo;enseignement professionnel&nbsp;&raquo; aux enfants des milieux populaires&nbsp;; d&egrave;s 1747 de grandes &eacute;coles ouvrirent pour former les ing&eacute;nieurs de l&rsquo;Etat (Ponts, Mines) puis des &eacute;coles d&rsquo;ing&eacute;nieurs industriels, nombreuses mais le plus souvent priv&eacute;es&hellip;Parall&egrave;lement, l&rsquo;enseignement scientifique de haut niveau &eacute;tait r&eacute;serv&eacute; aux enfants des classes sup&eacute;rieures, car &laquo;&nbsp;Le G&eacute;n&eacute;ral seul dirige&nbsp;&raquo; (P. Laffitte, cours inaugural d&rsquo;histoire des sciences au Coll&egrave;ge de France en 1892).<\/p>\n<p class=\"spip\"><strong class=\"spip\">Une p&eacute;dagogie sans pratique<\/strong><\/p>\n<p class=\"spip\">Pour l&rsquo;essentiel, la p&eacute;dagogie en vigueur est positiviste, dogmatique et d&eacute;ductive, donc magistrale&nbsp;: on part de &laquo;&nbsp;lois scientifiques&nbsp;&raquo; pour terminer par des &laquo;&nbsp;travaux pratiques&nbsp;&raquo;, qui ne sont l&agrave; que pour en v&eacute;rifier l&rsquo;assimilation, non pour exp&eacute;rimenter au risque de l&rsquo;impr&eacute;vu. La pratique comme action et comme point de d&eacute;part d&rsquo;une d&eacute;couverte et d&rsquo;une construction des connaissances, est une raret&eacute;.<\/p>\n<p class=\"spip\"><strong class=\"spip\">Une &laquo;&nbsp;&eacute;lite&nbsp;&raquo; quasi d&eacute;pourvue de connaissance technique<\/strong><\/p>\n<p class=\"spip\">Depuis deux si&egrave;cles la reproduction des &laquo;&nbsp;&eacute;lites&nbsp;&raquo; dirigeantes est assur&eacute;e par de &laquo;&nbsp;grandes &eacute;coles&nbsp;&raquo;, coup&eacute;es du cursus ordinaire et quasi totalement ferm&eacute;es aux sciences de la technique (ENA, ENS, Polytechnique, HEC&hellip;). L&rsquo;&Eacute;tat et les grandes entreprises sont dirig&eacute;s par des cadres sup&eacute;rieurs le plus souvent d&eacute;pourvus de toute formation technologique. Dans l&rsquo;&Eacute;ducation nationale elle-m&ecirc;me, sur pr&egrave;s de 250 recteurs nomm&eacute;s depuis les d&eacute;buts de la 5&egrave;me R&eacute;publique, on en d&eacute;nombre sept seulement (dont deux femmes), issus d&rsquo;une fili&egrave;re technique de haut niveau (dont six nomm&eacute;s depuis 1981)&nbsp;! Il serait int&eacute;ressant de faire &eacute;galement ce compte pour les pr&eacute;sidents d&rsquo;universit&eacute;, sachant qu&rsquo;en France celles-ci n&rsquo;assurent qu&rsquo;une part restreinte des formations techniques sup&eacute;rieures (IUT).<\/p>\n<p class=\"spip\"><strong class=\"spip\">Un poids consid&eacute;rable et autoreproducteur de l&rsquo;appareil &laquo;&nbsp;&Eacute;ducation nationale&nbsp;&raquo;<\/strong><\/p>\n<p class=\"spip\">Depuis 1945 le syst&egrave;me scolaire s&rsquo;est consid&eacute;rablement d&eacute;velopp&eacute; et comme tous les gros &laquo;&nbsp;appareils&nbsp;&raquo;, tend &agrave; s&rsquo;autonomiser. Tout se passe d&eacute;sormais comme si seuls des sp&eacute;cialistes universitaires ou des hauts fonctionnaires de l&rsquo;&eacute;ducation &eacute;taient habilit&eacute;s &agrave; dire le devenir de l&rsquo;&eacute;cole, r&eacute;diger les programmes et en diriger la mise en &oelig;uvre, y compris dans des domaines comme la technique, o&ugrave; ils sont rarement experts&nbsp;: comment parler de technique sans ceux qui la pratiquent&nbsp;?<\/p>\n<p class=\"spip\">Pour comprendre d&rsquo;o&ugrave; viennent ces singularit&eacute;s et pour mesurer les difficult&eacute;s &agrave; pour faire &eacute;voluer cette situation, un peu d&rsquo;histoire.<\/p>\n<h3 class=\"spip\">Technique &agrave; l&rsquo;&eacute;cole&nbsp;? Une France &agrave; reculons<\/h3>\n<p class=\"spip\">La R&eacute;volution fran&ccedil;aise a d&rsquo;abord r&eacute;pondu aux esp&eacute;rances de Diderot, puis s&rsquo;en est &eacute;loign&eacute;e apr&egrave;s le retournement conservateur de 1795.<\/p>\n<p class=\"spip\"><strong class=\"spip\">Des jacobins pour une technologie d&eacute;mocratique (1791-1794) <\/strong><\/p>\n<p class=\"spip\">Les jacobins &eacute;taient favorables &agrave; un enseignement des arts et m&eacute;tiers&nbsp;; un &laquo;&nbsp;Lyc&eacute;e des arts&nbsp;&raquo;, consacr&eacute; &agrave; un enseignement technique secondaire, fut fond&eacute; &agrave; Paris en 1792, o&ugrave; le premier cours de technologie fut mis en place par J.-H. Hassenfratz, inspir&eacute; de la technologie universitaire allemande (1770), afin, selon ses termes &laquo;&nbsp;d&rsquo;entendre les deux langues, celle des sciences et celle des arts, de comparer continuellement les lumi&egrave;res de chacune&nbsp;&raquo;&nbsp;; en ao&ucirc;t 1793, Lavoisier et Hassenfratz con&ccedil;oivent un projet de loi (un peu oubli&eacute;&nbsp;!), qui pr&eacute;voit pour tous une instruction commune (&laquo;&nbsp;lire, &eacute;crire, premiers &eacute;l&eacute;ments arithm&eacute;tique et d&rsquo;histoire naturelle, r&eacute;cits historiques&nbsp;; promenades&nbsp;&raquo;) et aussi d&rsquo;apprendre &agrave; &laquo;&nbsp;se servir de la r&egrave;gle et du compas, &agrave; mesure les surfaces, &agrave; arpenter un champ, &agrave; toiser les solides. On leur donnera une notion de tous les arts qui sont &agrave; leur port&eacute;e, en les conduisant chez ceux qui les professent (&hellip;)&nbsp;&raquo;. Au second degr&eacute;, &agrave; l&rsquo;&eacute;chelle de nos arrondissements, seraient appris le dessin et la perspective, ainsi que &laquo;&nbsp;Les principes &eacute;l&eacute;mentaires de l&rsquo;art social, de l&rsquo;&eacute;conomie politique, du commerce, de la Constitution et de la l&eacute;gislation fran&ccedil;aise&hellip;&nbsp;&raquo;.<\/p>\n<p class=\"spip\">Au m&ecirc;me moment, Monge con&ccedil;oit ce qui deviendra l&rsquo;&Eacute;cole polytechnique, afin d&rsquo;y dispenser &laquo;&nbsp;toutes les connaissances positives qui sont n&eacute;cessaires pour ordonner, diriger et administrer les travaux de tous genres command&eacute;s pour l&rsquo;utilit&eacute; g&eacute;n&eacute;rale&nbsp;&raquo;&nbsp;; en p&eacute;dagogie, &laquo;&nbsp;on s&rsquo;y attache bien plus au travail que l&rsquo;&eacute;l&egrave;ve ex&eacute;cute de ses propres mains qu&rsquo;&agrave; ce qu&rsquo;il peut apprendre en &eacute;coutant les professeurs, ou en &eacute;tudiant dans les livres&nbsp;&raquo; (Monge, 1794). Des visites d&rsquo;entreprises sont organis&eacute;es (une dizaine par an), puis un &laquo;&nbsp;cours d&rsquo;&eacute;l&eacute;ments de machines&nbsp;&raquo;.<\/p>\n<p class=\"spip\"><strong class=\"spip\">Le retournement des ann&eacute;es 1795-1819<\/strong><\/p>\n<p class=\"spip\">D&egrave;s les d&eacute;buts de la R&eacute;volution les lib&eacute;raux ont &eacute;cart&eacute; toute forme d&rsquo;organisation professionnelle, en supprimant les corporations (17 mars 1791) puis les diff&eacute;rentes associations, notamment ouvri&egrave;res (14 juin 1791, loi Le Chapelier), ce qui a fait reculer, voire dispara&icirc;tre l&rsquo;apprentissage et les anciennes formes d&rsquo;&eacute;ducation technique, sans les remplacer par de nouvelles. Car le projet de loi Lavoisier de 1793 ne fut pas adopt&eacute;, et l&rsquo;&Eacute;cole &laquo;&nbsp;polytechnique&nbsp;&raquo; deviendra bient&ocirc;t une &eacute;cole sans technique&nbsp;; on en arrivera m&ecirc;me &agrave; &laquo;&nbsp;l&rsquo;exclusion d&eacute;finitive de la technologie&nbsp;&raquo; (r&eacute;forme Laplace, 1816) et au &laquo;&nbsp;d&eacute;p&eacute;rissement progressif de la vocation aux arts et m&eacute;tiers &agrave; Polytechnique&nbsp;&raquo; (E. Grison), o&ugrave; les math&eacute;matiques formelles deviendront durablement l&rsquo;essentiel de l&rsquo;enseignement. De Monge &agrave; Laplace et de Robespierre &agrave; Napol&eacute;on, l&rsquo;abstraction math&eacute;matique remplace l&rsquo;id&eacute;al jacobin d&rsquo;&laquo;&nbsp;exercer la main des &eacute;l&egrave;ves&nbsp;&raquo;. Polytechnique et l&rsquo;ENS devenant les sommets de la pyramide scolaire, attirant les meilleurs &eacute;l&egrave;ves des lyc&eacute;es, c&rsquo;est toute une architecture disciplinaire qui se fonde d&egrave;s le d&eacute;but du 19&egrave;me si&egrave;cle, privil&eacute;giant les &laquo;&nbsp;sciences pures&nbsp;&raquo; et r&eacute;duisant la technique &agrave; des &laquo;&nbsp;routines&nbsp;&raquo; ou &ndash; au mieux &ndash; &agrave; des &laquo;&nbsp;applications des sciences&nbsp;&raquo; (sciences appliqu&eacute;es), mais niant le savoir propre dont elle est investie. En 1819, le Conservatoire Royal des arts et m&eacute;tiers commence &agrave; enseigner, suivant une logique d&rsquo;&laquo;&nbsp;application des sciences&nbsp;&raquo;, qui d&eacute;duit la technique de lois m&eacute;caniques et non des besoins humains ni de l&rsquo;ing&eacute;niosit&eacute; cr&eacute;atrice des ouvriers et &laquo;&nbsp;techniciens&nbsp;&raquo;. M&ecirc;me les tentatives de Cuvier, pour introduire un enseignement de technologie &agrave; l&rsquo;intention des futurs hauts fonctionnaires, resteront vaines. C&rsquo;est ainsi que l&rsquo;&eacute;cole fran&ccedil;aise devient, pour longtemps, muette en technologie&nbsp;!<\/p>\n<h3 class=\"spip\">R&eacute;volutionnaires et r&eacute;formateurs reni&eacute;s&nbsp;?<\/h3>\n<p class=\"spip\">Avec l&rsquo;industrialisation, un autre courant se manifeste, particuli&egrave;rement en France, qui souhaite faire rena&icirc;tre une culture technique de masse, lorsque les premiers th&eacute;oriciens socialistes &eacute;noncent des projets concernant l&rsquo;&eacute;cole. C&rsquo;est le cas tr&egrave;s t&ocirc;t avec Fourier, puis Consid&eacute;rant, Proudhon, Marx&hellip; et la Commune de Paris. L&rsquo;&eacute;cole r&eacute;publicaine de Ferry s&rsquo;inscrira en rupture avec ce courant.<\/p>\n<p class=\"spip\"><strong class=\"spip\">Des socialistes pour une &laquo;&nbsp;&eacute;ducation compl&egrave;te et int&eacute;grale&nbsp;&raquo;<\/strong><\/p>\n<p class=\"spip\"><i class=\"spip\">Charles Fourier<\/i> se prononce pour un enseignement polytechnique (1822)&nbsp;:<\/p>\n<p class=\"spip\">&laquo;&nbsp;On recherchera de pr&eacute;f&eacute;rence la pr&eacute;cocit&eacute; m&eacute;canique, l&rsquo;habilet&eacute; en industrie corporelle, qui, loin de retarder la culture de l&rsquo;esprit, l&rsquo;acc&eacute;l&egrave;re&nbsp;&raquo; (Trait&eacute; de l&rsquo;association)<\/p>\n<p class=\"spip\"><i class=\"spip\">Victor Consid&eacute;rant<\/i>, polytechnicien, est pour &laquo;&nbsp;une &eacute;ducation compl&egrave;te et int&eacute;grale&nbsp;&raquo; (Destin&eacute;e sociale, 1834)&nbsp;:<\/p>\n<p class=\"spip\">&laquo;&nbsp;C&rsquo;est par le mat&eacute;riel que l&rsquo;&eacute;ducation doit commencer&nbsp;&raquo; (&hellip;) &laquo;&nbsp;la pratique d&rsquo;abord, la science apr&egrave;s&nbsp;&raquo; (&hellip;) &laquo;&nbsp;appliquer chaque individu aux diverses fonctions auxquelles sa nature le destine (&hellip; )&nbsp;&raquo;.<\/p>\n<p class=\"spip\"><i class=\"spip\">Friedrich Engels<\/i>, industriel&nbsp;: les ouvriers feront &eacute;voluer l&rsquo;&eacute;cole (16 mai 1843, Lettres de Londres)&nbsp;:<\/p>\n<p class=\"spip\">&laquo;&nbsp;Plus une classe est au bas de la soci&eacute;t&eacute; et est &lsquo;inculte&rsquo; au sens courant du terme, plus elle est proche du progr&egrave;s et a d&rsquo;avenir&nbsp;&raquo;.<\/p>\n<p class=\"spip\"><i class=\"spip\">Pierre-Joseph Proudhon<\/i> (De la capacit&eacute; politique des classes ouvri&egrave;res, Discours &agrave; l&rsquo;Assembl&eacute;e, 1864)&nbsp;:<\/p>\n<p class=\"spip\">&laquo;&nbsp;Dans les &eacute;coles de l&rsquo;&Eacute;tat, le principe est que l&rsquo;instruction professionnelle devant se combiner avec l&rsquo;instruction scientifique et litt&eacute;raire, en cons&eacute;quence les jeunes gens, &agrave; partir de la neuvi&egrave;me ann&eacute;e et m&ecirc;me plus t&ocirc;t, &eacute;tant astreints &agrave; un travail manuel, utile et productif, les frais d&rsquo;&eacute;ducation doivent &ecirc;tre couverts, et au-del&agrave;, par le produit des &eacute;l&egrave;ves&nbsp;&raquo;.<\/p>\n<p class=\"spip\">&laquo;&nbsp;On comprend, sans que j&rsquo;ai besoin de le dire, que les Associations ouvri&egrave;res sont appel&eacute;es &agrave; jouer ici un r&ocirc;le important. Mises en rapport avec le syst&egrave;me d&rsquo;instruction publique, elles deviennent &agrave; la fois foyers de production et foyers d&rsquo;enseignement&nbsp;&raquo;<\/p>\n<p class=\"spip\"><i class=\"spip\">Karl Marx<\/i> (1866-1869)<\/p>\n<p class=\"spip\">Dans Le Capital (1867, Livre Premier, chap. 15), Marx, familier de la technologie universitaire allemande, note que &laquo;&nbsp;la bourgeoisie, qui en cr&eacute;ant pour ses fils les &eacute;coles polytechniques, agronomiques, etc., ne faisait pourtant qu&rsquo;ob&eacute;ir aux tendances intimes de la production moderne, n&rsquo;a donn&eacute; aux prol&eacute;taires que l&rsquo;ombre de l&rsquo;enseignement professionnel&nbsp;&raquo; et il pr&eacute;conise d&rsquo; &laquo;&nbsp;introduire l&rsquo;enseignement de la technologie, pratique et th&eacute;orique, dans les &eacute;coles du peuple&nbsp;&raquo;. Au plan pratique, au premier congr&egrave;s de l&rsquo;Association internationale du Travail, il propose un enseignement &laquo;&nbsp;embrassant les principes g&eacute;n&eacute;raux et scientifiques de tout mode de production, et en m&ecirc;me temps initiant les enfants et les adolescents au maniement des instruments &eacute;l&eacute;mentaires de toute industrie&nbsp;&raquo; (R&eacute;solution, Gen&egrave;ve, 1866).<\/p>\n<p class=\"spip\"><i class=\"spip\">La Commune de Paris<\/i> (1871)<\/p>\n<p class=\"spip\">Avec l&rsquo;insurrection parisienne du printemps 1871, on passe aux travaux pratiques. Pendant deux mois (26 mars-20 mai 1871), Paris conna&icirc;t une r&eacute;volution ouvri&egrave;re, fort diff&eacute;rente des pr&eacute;c&eacute;dentes, car elle se dote d&rsquo;un &Eacute;tat, qui prend des d&eacute;cisions de haute port&eacute;e malgr&eacute; leur courte dur&eacute;e&nbsp;: le 6 mai, Edouard Vaillant (polytechnicien), &laquo;&nbsp;d&eacute;l&eacute;gu&eacute;&nbsp;&raquo; (ministre) &agrave; l&rsquo;Instruction publique, annonce la cr&eacute;ation d&rsquo;un enseignement professionnel polytechnique (pour tous) et ouvre, dans le 5&egrave;me arrondissement, la premi&egrave;re &eacute;cole dont l&rsquo;objectif est de favoriser &laquo;&nbsp;l&rsquo;&eacute;ducation int&eacute;grale &agrave; laquelle chacun a droit, et lui facilitant l&rsquo;apprentissage et l&rsquo;exercice de la profession vers laquelle le dirigent ses go&ucirc;ts et ses aptitudes.&nbsp;&raquo;. Dans le sillage trac&eacute; par Lavoisier et Hassenfratz en 1793&hellip; il inaugure ce qui &eacute;tait vainement d&eacute;battu depuis trois quarts de si&egrave;cle&nbsp;!<\/p>\n<p class=\"spip\"><i class=\"spip\">Jean Jaur&egrave;s<\/i>, contre &laquo;&nbsp;une simagr&eacute;e scolaire qui cesse &agrave; treize ans&nbsp;&raquo; (1895)<\/p>\n<p class=\"spip\">(Le socialisme) &laquo;&nbsp;veut tout d&rsquo;abord que la science du peuple soit &agrave; lui et bien &agrave; lui. Il veut qu&rsquo;elle ne soit pas en lui artificielle et factice. Elle doit &ecirc;tre l&rsquo;interpr&eacute;tation de sa propre vie au moment m&ecirc;me o&ugrave; il la vit&nbsp;; et au moment m&ecirc;me o&ugrave; il souffre, la lumi&egrave;re de sa souffrance. (&hellip;). Il se propose au contraire comme fin supr&ecirc;me d&rsquo;appeler tous les hommes &agrave; la pl&eacute;nitude de la vie intellectuelle. Il veut que l&rsquo;univers tout entier soit l&rsquo;horizon familier de l&rsquo;humanit&eacute; tout enti&egrave;re. (&hellip;) Le socialisme seul peut faire de la pens&eacute;e dans le peuple, non une simagr&eacute;e scolaire qui cesse &agrave; treize ans, quand l&rsquo;enfant entre &agrave; l&rsquo;atelier, mais une habitude et une v&eacute;rit&eacute;. Seul il arrachera &agrave; la stupidit&eacute; et &agrave; la mort d&rsquo;innombrables cerveaux humains, et il l&eacute;guera &agrave; l&rsquo;humanit&eacute; future, pour ses prodigieuses audaces et entreprises intellectuelles, un peuple pensant&nbsp;&raquo; (Pr&eacute;face &agrave; la seconde Edition de &quot;La morale sociale&quot; de Benoit Malon).<\/p>\n<p class=\"spip\">Ce courant favorable &agrave; une &eacute;cole polytechnique associant th&eacute;orie et pratique, est une constante des mouvements r&eacute;volutionnaires et socialistes du 19&egrave;me si&egrave;cle. Il ne s&rsquo;est pas compl&egrave;tement tari ensuite, on le trouve encore dans la R&eacute;sistance (voir notamment en 1943 les manifestes des communistes Georges Cogniot &agrave; Paris et Roger Garaudy &agrave; Alger). Mais au cours du 20&egrave;me si&egrave;cle, cette veine semble quand m&ecirc;me se perdre, aussi bien dans le mouvement ouvrier que dans les diff&eacute;rents mouvements socialistes et communistes. C&rsquo;est le cas notamment depuis 1945, o&ugrave; l&rsquo;&eacute;cole semble devenue une affaire de sp&eacute;cialistes de l&rsquo;&eacute;ducation ou de syndicats d&rsquo;enseignants des divers degr&eacute;s, et n&rsquo;avoir plus gu&egrave;re place dans les programmes revendicatifs et politiques des organisations populaires. C&rsquo;est une source d&rsquo;affaiblissement pour les projets d&rsquo;&eacute;cole commune, incluant une culture technique commune. V&eacute;rit&eacute; aux 19&egrave;me et 20&egrave;me si&egrave;cles, erreur au 21&egrave;me&nbsp;?<\/p>\n<\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D&eacute;mocratisation scolaire, mardi 19 juin 2012, par Yves-Claude Lequin Quel enseignement technologique assurer dans le tronc commun d&rsquo;une &eacute;cole d&eacute;mocratique&nbsp;? Cette introduction d&rsquo;Yves-Claude Lequin &agrave; l&rsquo;histoire du non enseignement de la technique en France est une premi&egrave;re contribution du GRDS &hellip;<\/p>\n<p class=\"read-more\"> <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/libreduc.cc\/blog\/astuce\/2012\/10\/23\/loccultation-de-la-technique-dans-lenseignement-francais\/\"> <span class=\"screen-reader-text\">L\u2019occultation de la technique dans l\u2019enseignement fran\u00e7ais<\/span> Read More &raquo;<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"inline_featured_image":false,"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-1315","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-technologie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/libreduc.cc\/blog\/astuce\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1315","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/libreduc.cc\/blog\/astuce\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/libreduc.cc\/blog\/astuce\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/libreduc.cc\/blog\/astuce\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/libreduc.cc\/blog\/astuce\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1315"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/libreduc.cc\/blog\/astuce\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1315\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/libreduc.cc\/blog\/astuce\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1315"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/libreduc.cc\/blog\/astuce\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1315"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/libreduc.cc\/blog\/astuce\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1315"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}