{"id":1381,"date":"2013-03-26T14:08:39","date_gmt":"2013-03-26T14:08:39","guid":{"rendered":"https:\/\/libreduc.cc\/blog\/astuce\/?p=1381"},"modified":"2013-03-26T14:08:39","modified_gmt":"2013-03-26T14:08:39","slug":"1381","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/libreduc.cc\/blog\/astuce\/2013\/03\/26\/1381\/","title":{"rendered":"La technologie est-elle responsable de l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration du monde ?"},"content":{"rendered":"<p><strong><em>Un tr&egrave;s int&eacute;ressant article de Hubert Guillaud, depuis son <a href=\"http:\/\/internetactu.blog.lemonde.fr\/2013\/03\/22\/la-technologie-est-elle-responsable-de-lacceleration-du-monde\/\">blog <\/a>:<\/em><\/strong><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" alt=\"\" height=\"286\" src=\"http:\/\/internetactu.blog.lemonde.fr\/files\/2013\/03\/1227073-gf.jpg\" style=\"float: left;\" width=\"176\" \/>Le sociologue et philosophe allemand <a href=\"http:\/\/www.soziologie.uni-jena.de\/HartmutRosa.html\">Hartmut Rosa<\/a> a &eacute;t&eacute; remarqu&eacute; en France depuis la traduction en 2010 d&#39;<i><a href=\"http:\/\/www.amazon.fr\/gp\/product\/2707154822\/ref=as_li_ss_tl?ie=UTF8&amp;camp=1642&amp;creative=19458&amp;creativeASIN=2707154822&amp;linkCode=as2&amp;tag=internetnet-21\">Acc&eacute;l&eacute;ration : une critique sociale du temps<\/a><\/i>, compl&eacute;t&eacute; depuis par une synth&egrave;se et mise &agrave; jour de ce livre dans <i><a href=\"http:\/\/www.amazon.fr\/gp\/product\/2707171387\/ref=as_li_ss_tl?ie=UTF8&amp;camp=1642&amp;creative=19458&amp;creativeASIN=2707171387&amp;linkCode=as2&amp;tag=internetnet-21\">Acc&eacute;l&eacute;ration et ali&eacute;nation<\/a><\/i>&#8230;<\/p>\n<p>Pour Hartmut Rosa, le temps a longtemps &eacute;t&eacute; n&eacute;glig&eacute; dans les analyses des sciences sociales sur la modernit&eacute; au profit des processus de rationalisation ou d&#39;individualisation. Pourtant, selon lui, l&#39;acc&eacute;l&eacute;ration est la caract&eacute;ristique de la soci&eacute;t&eacute; moderne. Dans ses essais, il en livre une taxonomie int&eacute;ressante expliquant que l&#39;acc&eacute;l&eacute;ration sociale que nous connaissons d&eacute;coule de l&#39;acc&eacute;l&eacute;ration technique, de celle du changement social et de celle de nos rythmes de vie qui se manifeste par un stress, une ali&eacute;nation toujours plus grande qui nous rend de plus en plus incapables d&#39;habiter le monde (vous pourrez trouver une tr&egrave;s bonne synth&egrave;se de la th&egrave;se de Rosa dans <a href=\"http:\/\/www.orspere.fr\/IMG\/pdf\/cahier_rhizome_intBD.pdf\">le num&eacute;ro de janvier 2013 de Rhizome (.pdf)<\/a>, le bulletin de l&rsquo;<a href=\"http:\/\/www.orspere.fr\/\">Observatoire des pratiques en sant&eacute; mentale et pr&eacute;carit&eacute;<\/a>).<\/p>\n<p>Invit&eacute; par l&#39;<a href=\"http:\/\/www.insa-lyon.fr\/\">Insa de Lyon<\/a>, il donnait une conf&eacute;rence jeudi aupr&egrave;s d&#39;une foule d&#39;&eacute;tudiants &agrave; la biblioth&egrave;que Marie Curie du Campus de la Doua, sur le th&egrave;me &quot;la technologie est-elle responsable de l&#39;acc&eacute;l&eacute;ration du monde ?&quot;.<\/p>\n<p><i>&quot;Mon livre explique que l&#39;essence et la nature de la modernit&eacute; reposent sur l&#39;acc&eacute;l&eacute;ration&quot;<\/i>, attaque Hartmut Rosa. Pour lui, notre monde contemporain repose sur son dynamisme, qui n&#39;a d&#39;autre but que de mettre en mouvement le monde mat&eacute;riel, social et id&eacute;el.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p>Pour comprendre ce qu&#39;est l&#39;acc&eacute;l&eacute;ration du monde, il faut comprendre ce que signifie la lenteur, estime Rosa. La lenteur est une richesse de temps. Elle correspond &agrave; un &eacute;tat dans lequel on dispose de suffisamment de temps pour faire ce que l&#39;on doit faire, au temps qui nous reste apr&egrave;s avoir tout fait. L&#39;&eacute;tat de lenteur, c&#39;est quand il nous reste encore du temps disponible librement&#8230; En Allemand <i>Mu&szlig;e<\/i> (qui signifie le loisir, la cr&eacute;ativit&eacute;) est le contraire de l&#39;ennui. <i>&quot;La lenteur c&#39;est le sentiment de ne pas &ecirc;tre sous la pression d&#39;une urgence, de ne pas &ecirc;tre oblig&eacute; de faire une chose sans en avoir le temps.&quot;<\/i> La richesse temporelle n&#39;est ni l&#39;ennui, ni une d&eacute;c&eacute;l&eacute;ration contrainte, mais elle est avant tout un &eacute;l&eacute;ment d&#39;autonomie.<\/p>\n<p><i>&quot;Le r&ecirc;ve de la modernit&eacute; c&#39;est que la technique nous permette d&#39;acqu&eacute;rir la richesse temporelle. L&#39;id&eacute;e qui la sous-tend est que l&#39;acc&eacute;l&eacute;ration technique nous permette de faire plus de choses par unit&eacute; de temps.&quot;<\/i> Et c&#39;est bien ce que la technique a permis, souligne Rosa, en pointant du doigt la rapidit&eacute; introduite par la technique. Les voitures roulent de plus en plus vite, nous permettant dans le m&ecirc;me laps de temps d&#39;aller toujours plus loin. Gr&acirc;ce &agrave; la technique, nous avons copi&eacute; les connaissances de plus en plus rapidement : avant l&#39;imprimerie, il fallait copier un livre &agrave; la main, puis la technologie nous a permis de l&#39;imprimer, puis de le photocopier, et d&eacute;sormais de les t&eacute;l&eacute;charger via l&#39;internet. Les ordinateurs eux-m&ecirc;mes n&#39;ont cess&eacute; d&#39;augmenter leurs performances, c&#39;est-&agrave;-dire le nombre d&#39;op&eacute;rations qu&#39;ils savent accomplir par unit&eacute; de temps.<\/p>\n<p><i>&quot;La cons&eacute;quence de cette acc&eacute;l&eacute;ration technologique c&#39;est qu&#39;on a besoin de moins en moins de temps pour r&eacute;aliser une t&acirc;che, une activit&eacute; pr&eacute;cise. La quantit&eacute; de ressources temporelles libres croit. Pour faire 10 km ou recopier un livre ou produire une image, nous avons besoin de beaucoup moins de temps que nos anc&ecirc;tres.&quot;<\/i><\/p>\n<h3>Pourquoi n&#39;avons-nous pas plus de temps libre ?<\/h3>\n<p>Nous devrions donc avoir plus de temps libre que jamais, puisque nous avons besoin de moins de temps pour faire les choses, en conclut le philosophe. En 1964, le magazine <i>Life<\/i> ne s&#39;inqui&eacute;tait-il pas d&eacute;j&agrave;, l&eacute;gitimement, que le plus important probl&egrave;me de soci&eacute;t&eacute; auquel nous serions confront&eacute;s demain serait de savoir ce que nous ferions de ce temps libre&#8230;<\/p>\n<p>Pourtant, ce n&#39;est pas ce qu&#39;il s&#39;est pass&eacute;. La pr&eacute;diction ne s&#39;est pas r&eacute;alis&eacute;e. Nous ne disposons pas de plus de temps : nous en avons toujours trop peu. Nous vivons dans une p&eacute;nurie de temps, une &quot;famine temporelle&quot;, comme la d&eacute;crivait en 1999 les sociologues am&eacute;ricains John Robinson et Geoffrey Godbey dans <i>Time for Life : The Surprising Ways Americans Use Their Time<\/i>.<\/p>\n<p><i>&quot;Toutes les soci&eacute;t&eacute;s modernes sont caract&eacute;ris&eacute;es par une p&eacute;nurie de temps : plus une soci&eacute;t&eacute; est moderne, moins elle a de temps&quot;<\/i>. Ce n&#39;est pas le p&eacute;trole qui nous manquera un jour, mais bien plut&ocirc;t le temps, ironise le philosophe. Plus on &eacute;conomise le temps et moins on vit.<\/p>\n<p>Comment expliquer cela ? D&#39;o&ugrave; est-ce que &ccedil;a vient ? Un &eacute;conomiste su&eacute;dois a propos&eacute; un axiome : la richesse du temps est inversement proportionnelle &agrave; la richesse mat&eacute;rielle. <i>&quot;Plus on est riche mat&eacute;riellement, plus on devient pauvre en ressource temporelle. Il applique cela &agrave; toutes les cultures du monde&quot;<\/i> : plus les soci&eacute;t&eacute;s sont riches, plus les gens sont stress&eacute;s. Dans les cultures les moins d&eacute;velopp&eacute;es, les gens sont pauvres en bien mat&eacute;riel, mais ils ont du temps. Avec la modernisation, l&#39;enrichissement mat&eacute;riel de la soci&eacute;t&eacute;, l&#39;allure des gens devient plus rapide. Un chercheur am&eacute;ricain a constat&eacute; que plus la soci&eacute;t&eacute; est riche, plus les gens se d&eacute;placent rapidement. Cette diff&eacute;rence se retrouve aussi dans les groupes sociaux : plus un groupe social est riche, plus il va ressentir la p&eacute;nurie de temps. Et cet axiome s&#39;applique &eacute;galement aux individus, o&ugrave; on trouve un lien entre le statut &eacute;conomique des individus et le manque de temps.<\/p>\n<h3>L&#39;acc&eacute;l&eacute;ration n&#39;est pas la faute de la technique<\/h3>\n<p><i>&quot;Mais pourquoi est-ce ainsi, alors que le progr&egrave;s mat&eacute;riel devrait nous lib&eacute;rer du temps ?&quot;<\/i> Pour Hartmut Rosa, c&#39;est le rapport entre croissance et acc&eacute;l&eacute;ration qui explique cela. Car l&#39;acc&eacute;l&eacute;ration permet de gagner du temps libre si et seulement si la quantit&eacute; d&#39;activit&eacute; reste la m&ecirc;me. Mais ce n&#39;est pas le cas ! La croissance de l&#39;activit&eacute; est plus importante que l&#39;acc&eacute;l&eacute;ration.<\/p>\n<p><i>Vid&eacute;o : <a href=\"http:\/\/www.speed-derfilm.de\/\">bande annonce de &quot;Speed&quot;<\/a> un documentaire de Florian Opitz consacr&eacute; &agrave; l&#39;acc&eacute;l&eacute;ration.<\/i><\/p>\n<p>Quand on allait &agrave; pied &agrave; son travail, &agrave; 5 km de chez soi, il fallait compter une heure. Maintenant que l&#39;on prend nos voitures, nous pouvons faire ces 5 km en 10 minutes et en gagner potentiellement 50. Mais nous n&#39;habitons plus &agrave; 5 km de notre travail, mais &agrave; 30 km, ce qui fait qu&#39;on passe toujours une heure &agrave; nous d&eacute;placer&#8230; Dans ce cas, le taux de croissance est le m&ecirc;me que le taux d&#39;acc&eacute;l&eacute;ration : il faut le m&ecirc;me temps pour faire un d&eacute;placement plus long. Et bien souvent, en fait, nous n&#39;habitons plus &agrave; 30 km, mais &agrave; 60 km, ce qui fait qu&#39;on a perdu une heure plut&ocirc;t que gagner 50 minutes ! Ici, le taux de croissance est sup&eacute;rieur au taux d&#39;acc&eacute;l&eacute;ration. Avant, admettons qu&#39;il nous fallait une demi-heure pour r&eacute;diger 4 lettres. Mais aujourd&#39;hui, en une demi-heure, nous traitons bien plus d&#39;e-mails. Nous sommes devenus plus rapides, mais nous avons &eacute;galement plus d&#39;interactions &agrave; g&eacute;rer, et donc plus de stress. <i>&quot;La p&eacute;nurie de temps n&#39;est pas due au progr&egrave;s technologique, mais au fait que la croissance est plus importante que l&#39;acc&eacute;l&eacute;ration.&quot;<\/i><\/p>\n<p>Vers 1900, une maison moyenne comportait 400 objets diff&eacute;rents. Aujourd&#39;hui, elle en compte environ 10 000. Cette augmentation quantitative fait qu&#39;on a moins de temps pour s&#39;occuper de chaque objet. Avec une machine &agrave; laver, on passe moins de temps &agrave; laver le linge, mais on le lave plus souvent. M&ecirc;me chose pour le transport, on a doubl&eacute; notre vitesse, mais on a quadrupl&eacute; les distances parcourues&#8230;<\/p>\n<p><i>&quot;L&#39;acc&eacute;l&eacute;ration n&#39;est pas la faute de la technique. On peut imaginer un monde o&ugrave; gr&acirc;ce au progr&egrave;s technique on pourrait arriver &agrave; d&eacute;gager un exc&eacute;dent de temps, si le taux de croissance n&#39;&eacute;tait pas si fort. Le progr&egrave;s technique &eacute;largit notre horizon et nos possibilit&eacute;s de vie. Il change la perception des possibilit&eacute;s et des obstacles et modifie aussi les attentes sociales, tant ce que nous attendons des autres que ce qu&#39;ils attendent de nous. La technologie permet l&#39;acc&eacute;l&eacute;ration du rythme de vie, mais ne l&#39;impose pas. Elle nous donne les moyens d&#39;en disposer librement.&quot;<\/i><\/p>\n<h3>Le temps ne peut pas cro&icirc;tre<\/h3>\n<p>Si nous avons le sentiment d&#39;&ecirc;tre prisonniers d&#39;une roue de cage de hamster, c&#39;est qu&#39;il nous faut comprendre la logique de la modernisation, estime Rosa. <i>&quot;Une soci&eacute;t&eacute; moderne est caract&eacute;ris&eacute;e par le fait qu&#39;elle a besoin de la croissance, de l&#39;acc&eacute;l&eacute;ration et de l&#39;innovation pour maintenir le statu quo. Elle doit cro&icirc;tre, innover, acc&eacute;l&eacute;rer pour demeurer stable.&quot;<\/i> C&#39;est une stabilisation toujours dynamique. Nos &eacute;conomistes ne cessent de nous r&eacute;p&eacute;ter que l&#39;&eacute;conomie doit cro&icirc;tre. Que s&#39;il n&#39;y a pas suffisamment de croissance, nous conna&icirc;trons ch&ocirc;mage, crise et &eacute;croulement de l&#39;&Eacute;tat-providence&#8230; Une soci&eacute;t&eacute; moderne ne peut donc se maintenir qu&#39;au prix de la croissance, de l&#39;innovation et de l&#39;acc&eacute;l&eacute;ration. C&#39;est la logique m&ecirc;me du capitalisme, explique Hartmut Rosa. C&#39;est &eacute;galement la logique des sciences modernes qui ne cherchent pas tant &agrave; conserver et transmettre le savoir que de produire sans cesse de nouvelles connaissances et en acc&eacute;l&eacute;rer le rythme. C&#39;est la logique de la politique et du droit, qui cherchent sans cesse &agrave; raccourcir les temps d&#39;&eacute;lection et &agrave; produire de nouvelles lois. C&#39;est aussi la logique des arts et de la litt&eacute;rature : qui nous demandent d&#39;&ecirc;tre dynamique, originaux plut&ocirc;t que de produire de la <a href=\"http:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Mimesis\">Mim&egrave;sis<\/a>. La stabilisation par la croissance est l&#39;essence de la modernit&eacute;, pas celle de la technique.<\/p>\n<p><i>&quot;La modernit&eacute; signifie mettre en mouvement de plus en plus rapidement le monde mat&eacute;riel, social et id&eacute;el. Nous aspirons &agrave; multiplier les choses, les contacts, notre horizon d&#39;options&#8230; L&#39;aspiration essentielle de la modernit&eacute; est d&#39;agrandir l&#39;espace des possibilit&eacute;s&#8230; Cette aspiration cr&eacute;&eacute;e in&eacute;vitablement un probl&egrave;me temporel, car dans ce sch&eacute;ma, le temps est l&#39;&eacute;l&eacute;ment qui ne peut pas &ecirc;tre multipli&eacute;. On ne peut pas augmenter la quantit&eacute; de temps. On peut le compresser, mais pas l&#39;agrandir. Nous vivons dans une soci&eacute;t&eacute; de croissance et le temps, lui ne peut pas croitre.&quot;<\/i><\/p>\n<p>Nous sommes bien dans les trois dimensions de l&#39;acc&eacute;l&eacute;ration : l&#39;acc&eacute;l&eacute;ration technique (la communication, les transports&#8230; mais aussi la pollution), l&#39;acc&eacute;l&eacute;ration sociale (celle du changement social qui nous d&eacute;stabilise) et l&#39;acc&eacute;l&eacute;ration des rythmes de vie (qui est une tentative de r&eacute;ponse au ph&eacute;nom&egrave;ne global, qui nous pousse &agrave; faire plus de choses par unit&eacute; de temps). Ces trois dimensions forment un syst&egrave;me clos, o&ugrave; chaque composante se nourrit l&rsquo;une l&rsquo;autre, acc&eacute;l&eacute;rant encore l&#39;acc&eacute;l&eacute;ration. Ces trois dimensions sont &eacute;galement pouss&eacute;es par trois forces motrices : l&#39;argent et la comp&eacute;tition qui en sont le moteur &eacute;conomique (le temps, c&#39;est de l&#39;argent) ; la diff&eacute;renciation fonctionnelle (la division du travail notamment) ; et le moteur culturel (la promesse de l&#39;acc&eacute;l&eacute;ration). <i>&quot;Cette promesse repose sur la perspective de notre mort, de notre propre finitude. Avant d&#39;en arriver l&agrave;, nous voulons tous faire des millions de choses. Si on se d&eacute;p&ecirc;che, on peut faire plein de choses avant de mourir. Si on double la vitesse de notre vie, on peut peut-&ecirc;tre en vivre deux. Si on augmente la vitesse &agrave; l&#39;infini, atteindrons-nous la vie &eacute;ternelle avant de mourir ?&quot;<\/i>. Bien s&ucirc;r, cela ne marche pas vraiment, ironise le philosophe. Mais cela traduit cet aspect culturel qui relie notre id&eacute;e d&#39;une &quot;bonne vie&quot; &agrave; la vitesse. La promesse d&#39;acc&eacute;l&eacute;ration est autant connect&eacute;e &agrave; l&#39;id&eacute;e de libert&eacute; qu&#39;&agrave; celle d&#39;&eacute;ternit&eacute;.<\/p>\n<p>Le r&eacute;sultat de ce syst&egrave;me est une logique d&#39;escalade de la vitesse, de la croissance et de l&#39;innovation. Le probl&egrave;me est qu&#39;il nous faut toujours plus d&#39;&eacute;nergie (physique, individuelle, collective&#8230;) pour entretenir cette stabilisation dynamique, pour maintenir le statu quo. Nous devons faire toujours plus d&#39;efforts pour tenir l&#39;&eacute;volution du monde, pour rester comp&eacute;titifs&#8230;<\/p>\n<h3>Les limites de l&#39;acc&eacute;l&eacute;ration<\/h3>\n<p>Cette stabilisation dynamique n&#39;est plus per&ccedil;ue comme un progr&egrave;s. Nous avons l&#39;impression d&#39;un mouvement, d&#39;une augmentation sans progr&egrave;s. Nous avons le sentiment que l&#39;innovation, l&#39;acc&eacute;l&eacute;ration et la croissance ne permettent plus de r&eacute;aliser quelque chose de nouveau, de progressif&#8230; Mais elles sont entretenues uniquement pour &eacute;viter la crise, la catastrophe.<\/p>\n<p>Sans compter que tous les domaines ne peuvent &ecirc;tre acc&eacute;l&eacute;r&eacute;s, comme le montre la crise &eacute;cologique. Beaucoup de ressources ne sont pas assez rapides pour la soci&eacute;t&eacute;. Nous produisons trop de mati&egrave;res toxiques, nous allons trop vite pour l&#39;environnement. La crise psychologique (la d&eacute;pression, le <i>burn ou<\/i>) est une r&eacute;action &agrave; un monde devenu trop rapide, &agrave; une situation o&ugrave; il faut courir toujours plus vite sans arriver quelque part, un monde sans reconnaissance. L&#39;acc&eacute;l&eacute;ration explique aussi la crise d&eacute;mocratique, car la d&eacute;mocratie est un syst&egrave;me politique qui demande du temps pour d&eacute;lib&eacute;rer, pour produire de la concertation, du consensus&#8230;<\/p>\n<p>Alors que faire ? <i>&quot;Que peut-on faire ? Peut-on construire un monde o&ugrave; la technique produise de la richesse de temps pour nous ? Peut-on imaginer une soci&eacute;t&eacute; qui ne se stabiliserait pas de mani&egrave;re dynamique ?&quot;<\/i><\/p>\n<p>C&#39;est en tout cas ce sur quoi travaille d&eacute;sormais le philosophe avec plusieurs coll&egrave;gues &agrave; l&#39;universit&eacute; de I&eacute;na, autour du programme <a href=\"http:\/\/www.kolleg-postwachstum.de\/en\/Homepage.html\">D&eacute;passer la soci&eacute;t&eacute; de croissance<\/a>. L&#39;id&eacute;e est de trouver un monde qui peut croitre, acc&eacute;l&eacute;rer ou innover, mais qui ne doit pas croitre pour rester en place, pour maintenir son propre &eacute;tat, son propre statu quo. <i>&quot;On travaille &agrave; imaginer une soci&eacute;t&eacute; qui reste moderne&quot;<\/i> (au sens de la libert&eacute;, du pluralisme, de l&#39;&eacute;galit&eacute;&#8230;), <i>&quot;d&eacute;mocratique, mais o&ugrave; le progr&egrave;s technique n&#39;am&egrave;nerait pas la p&eacute;nurie de temps.&quot;<\/i> Pour Hartmut Rosa, une telle soci&eacute;t&eacute; ne peut &ecirc;tre capitaliste. Elle doit correspondre &agrave; une d&eacute;mocratie &eacute;conomique ou une &eacute;conomie d&eacute;mocratique. Pour que cette soci&eacute;t&eacute; soit possible, il est n&eacute;cessaire d&#39;introduire des r&eacute;formes &eacute;conomiques, des r&eacute;formes de l&#39;&Eacute;tat providence, qui ne doivent pas faire que r&eacute;partir les r&eacute;sultats de la croissance, mais introduire notamment le revenu garanti pour casser la logique de comp&eacute;tition. Il nous faut avoir une id&eacute;e sur ce qu&#39;est la &quot;bonne vie&quot;, le &quot;bien vivre&quot; ou <a href=\"http:\/\/www.guardian.co.uk\/sustainable-business\/blog\/buen-vivir-philosophy-south-america-eduardo-gudynas\">&quot;buen vivir&quot;<\/a> : qu&#39;est-ce qui fait que notre vie est r&eacute;ussie ? C&#39;est une erreur culturelle de penser que la vie est bonne si elle va vite, si elle offre plus d&#39;options, de possibilit&eacute;s. Notre vie est r&eacute;ussie dans les moments de r&eacute;sonnance. <i>&quot;La r&eacute;sonnance, c&#39;est le sentiment que nous agissons dans un contexte qui nous r&eacute;pond, qui s&#39;adresse &agrave; nous&quot;<\/i>&#8230; comme on le trouve parfois dans la famille, le travail ou la musique. La r&eacute;sonnance [qui fait &eacute;cho au concept de reliance du philosophe <a href=\"http:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Patrick_Viveret\">Patrick Viveret<\/a>, comme il l&#39;explique dans <a href=\"http:\/\/www.millenaire3.com\/uploads\/tx_ressm3\/Patrick_Viveret__solidarite_2012.pdf\">cette interview pour le magazine Mill&eacute;naire3 (.pdf)<\/a>] est le contraire de l&#39;ali&eacute;nation, quand le monde nous semble inamical, hostile ou silencieux. Il nous faut une autre id&eacute;e de ce qui fait une bonne vie et &eacute;claircir les conditions structurelles qui font obstacles &agrave; cette bonne vie. <i>&quot;C&#39;est &agrave; ces conditions seulement qu&#39;on pourra imaginer mettre la technique au service de la lenteur&quot;<\/i>, conclut Harmut Rosa.<\/p>\n<h3>Peut-on r&eacute;sister inviduellement &agrave; l&#39;acc&eacute;l&eacute;ration ?<\/h3>\n<p>En r&eacute;pondant aux questions de l&#39;assistance, Hartmut Rosa pr&eacute;cise encore sa pens&eacute;e. <i>&quot;Longtemps, j&#39;ai pens&eacute; qu&#39;il &eacute;tait impossible de r&eacute;sister individuellement &agrave; l&#39;acc&eacute;l&eacute;ration, car elle est un probl&egrave;me structurel de la soci&eacute;t&eacute;, comme le soulignait <a href=\"http:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Theodor_W._Adorno\">Adorno<\/a>. On ne peut trouver une solution individuelle &agrave; un probl&egrave;me collectif. Si vous d&eacute;c&eacute;l&eacute;rez, vous sortez du jeu. Dans la roue de la cage du hamster, nul ne peut ralentir. Mais peut-&ecirc;tre est-ce une vision trop sceptique ? On peut trouver de petites formes de r&eacute;sistances individuelles. Beaucoup de jeunes refusent d&eacute;sormais des responsabilit&eacute;s trop &eacute;lev&eacute;es, car ils ne veulent pas sacrifier leur vie au travail. Reste que ces r&eacute;sistances ne suffisent pas.&quot;<\/i> Beaucoup de d&eacute;c&eacute;l&eacute;rations que l&#39;on rencontre ne sont que fonctionnelles. Les couvre-feux &eacute;lectroniques en entreprises, visant par exemple &agrave; interdire l&#39;utilisation de l&#39;e-mail un jour par semaine, peuvent &ecirc;tre une piste de solution, si leur objectif n&#39;est pas, en fait, d&#39;augmenter l&#39;efficacit&eacute;. Le Week-end est devenu la r&eacute;mun&eacute;ration de notre temps travaill&eacute;. La d&eacute;connexion est un r&ecirc;ve de bien &ecirc;tre, mais n&#39;est qu&#39;une oasis de d&eacute;c&eacute;l&eacute;ration. C&#39;est profiter d&#39;un &eacute;tat o&ugrave; l&#39;on n&#39;est plus sollicit&eacute; en permanence, o&ugrave; l&#39;on n&#39;est plus pouss&eacute; &agrave; faire des choses : on peut ne rien faire, car on n&#39;a plus les moyens techniques de faire. Ce qui est s&ucirc;r, <i>&quot;c&#39;est que les solutions doivent avant tout &ecirc;tre des solutions collectives&quot;<\/i>.<\/p>\n<p>&quot;Vous expliquez que la lenteur c&#39;est avoir du temps libre&quot;, demande quelqu&#39;un du public. &quot;Or, la lenteur, &ccedil;a peut aussi vouloir dire faire les choses moins vites, &agrave; un rythme plus adapt&eacute; ?&quot;<\/p>\n<p><i>&quot;Ma d&eacute;finition de la lenteur est contestable&quot;<\/i>, reconna&icirc;t le philosophe. Mais faire les choses lentement n&#39;est pas n&eacute;cessairement dans notre nature. Le travail n&#39;est pas seulement un moyen, mais &eacute;galement une fin. Ce que nous faisons, n&#39;est pas une fin en soi, mais un moyen pour obtenir autre chose : de l&#39;argent, s&#39;ouvrir des options plus que les r&eacute;aliser&#8230; Faire lentement n&#39;est attractif que si l&#39;activit&eacute; qu&#39;on pratique est r&eacute;sonnante avec soi-m&ecirc;me. Ce qui n&eacute;cessite de renverser fondamentalement notre rapport au travail et au monde. Or, le capitalisme et la technologie moderne sont avant tout motiv&eacute;s par l&#39;id&eacute;e qu&#39;il est important d&#39;avoir le plus d&#39;options possibles et que nos actions aient le plus de port&eacute;e possible sur le monde. C&#39;est un rapport assez probl&eacute;matique au monde. Faire lentement n&#39;est pas un moyen, mais pourrait &ecirc;tre une fin pour la vie bonne. Auquel cas, la technologie ne nous sert &agrave; rien, on peut probablement la laisser tomber. Cela rejoint l&#39;id&eacute;e du <a href=\"http:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Flow_%28psychologie%29\">Flow<\/a> &eacute;labor&eacute; par le psychologue Mihaly Csikszentmihalyi, qui a des points communs avec le concept de r&eacute;sonnance. Mais certains peuvent aussi en abuser pour tenter de rendre le travail plus efficace encore.<\/p>\n<p>Invit&eacute; &agrave; expliciter les buts de son projet de recherche, Hartmut Rosa explique qu&#39;il cherche &agrave; identifier les m&eacute;canismes qui nous poussent &agrave; l&#39;acc&eacute;l&eacute;ration et &agrave; la croissance. Comment paralyser ces m&eacute;canismes ? Peut-on trouver une &eacute;conomie qui n&#39;aurait pas besoin de croitre ? Quelle pourrait &ecirc;tre une &eacute;conomie qui ne soit pas socialiste, mais qui comporterait des &eacute;l&eacute;ments de concurrence et de comp&eacute;tition ? Comment avoir un Etat providence qui n&#39;ait pas besoin de puiser dans des ressources de croissance ? Le but est de chercher des alternatives, des possibilit&eacute;s alternatives &agrave; la croissance.<\/p>\n<p>Si l&#39;acc&eacute;l&eacute;ration ne cesse de s&#39;emballer, le temps lui ne peut-&ecirc;tre augment&eacute;. On arrive peut-&ecirc;tre aux limites de ce que l&#39;homme peut supporter physiquement et psychiquement. Le transhumanisme et le posthumanisme sont des moyens pour tenter de repousser ces limites. Ils nous proposent un monde sans humain, comme l&#39;est d&eacute;j&agrave; le monde financier o&ugrave; &eacute;changes &agrave; haute fr&eacute;quence se font d&eacute;sormais dans des temps de r&eacute;action qui ne sont plus humains. Si on prolonge cette escalade de vitesse, il nous faudra demain d&eacute;passer les limites de l&#39;homme. <i>&quot;Si on la refuse, il nous faut trouver les moyens de r&eacute;duire la vitesse de l&#39;&eacute;volution sociale.&quot;<\/i><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un tr&egrave;s int&eacute;ressant article de Hubert Guillaud, depuis son blog : Le sociologue et philosophe allemand Hartmut Rosa a &eacute;t&eacute; remarqu&eacute; en France depuis la traduction en 2010 d&#39;Acc&eacute;l&eacute;ration : une critique sociale du temps, compl&eacute;t&eacute; depuis par une synth&egrave;se &hellip;<\/p>\n<p class=\"read-more\"> <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/libreduc.cc\/blog\/astuce\/2013\/03\/26\/1381\/\"> <span class=\"screen-reader-text\">La technologie est-elle responsable de l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration du monde ?<\/span> Read More &raquo;<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"inline_featured_image":false,"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-1381","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-technologie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/libreduc.cc\/blog\/astuce\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1381","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/libreduc.cc\/blog\/astuce\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/libreduc.cc\/blog\/astuce\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/libreduc.cc\/blog\/astuce\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/libreduc.cc\/blog\/astuce\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1381"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/libreduc.cc\/blog\/astuce\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1381\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/libreduc.cc\/blog\/astuce\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1381"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/libreduc.cc\/blog\/astuce\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1381"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/libreduc.cc\/blog\/astuce\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1381"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}